La Grande Vague dans tous ses états

Tout comme La Joconde de Léonard de Vinci qui fait partie des œuvres les plus célèbres de l’histoire de l’art, La Grande Vague de Katsushika Hokusai est assurément l’une des images les plus reproduites à travers le monde. Copiée, parodiée, imitée, détournée, réinterprétée, revisitée, elle est déclinée à l’infini sous toutes les formes et sur tous les supports. Tee-shirts, pulls, montres, papiers peints, chaussettes, chaussures, foulards, tote bags, horloges, coussins, théières, coques de smartphone, vases, tatouages, street art, gifs, goodies, etc. Bref, tout y passe.

 

À l’instar de marques de luxe, de villes ou d’artistes contemporains, tout le monde aime rendre hommage à la vague la plus célèbre du monde, devenue depuis plusieurs décennies tout autant une icône qu’une image marketing. Le compositeur Debussy l’avait déjà utilisée pour illustrer sa partition de La Mer, le géant danois du jeu Lego en a fait un puzzle, le célèbre horloger suisse Swatch une montre, la griffe de vêtements de sport Quicksilver l’a détournée pour créer son logo, la ville bretonne de St Malo s’en est inspirée pour la création d’une affiche touristique, Moscou la tentaculaire s’en est accaparée pour orner les façades de six bâtiments résidentiels, le groupe France TV l’a réinterprétée dans un spot artistique pour les JO de 2021 et enfin, le nouveau billet de banque japonais de 1.000 yens, qui entrera en circulation cet été, arborera à son tour la fameuse Grande Vague. Sans parler des multiples publications, articles, reportages ou recherches parues sur le sujet et le récent film Hokusai de Hajime Hashimoto sorti en 2023.

 

Une estampe originale de La Grande Vague a par ailleurs été mise aux enchères le 21 mars dernier chez Christie’s lors de la Asian Art Week de Londres. Estimée entre 450 000 et 650 000 Euros et finalement adjugée à 2,6 millions d’Euros, elle a été acquise par un collectionneur anonyme après une bataille de treize minutes par téléphone. Cette estampe en particulier est ainsi devenue l’exemplaire le plus cher du célèbre chef-d’œuvre, alors qu’une impression standard à l’encre sur papier, reproduite à partir d’un modèle original sculpté sur une planche de bois, peut être reproduite à l’infini et coûté quelques dizaines d’Euros. Alors pourquoi un tel prix ? Parce que c’est l’une des premières impressions datant du 19ème siècle, identifiable à ses lignes nettes et à la présence de nuages qui se découpent sur le ciel beige rosé qui en font toute sa rareté. L’œuvre d’origine, réalisée entre 1830 et 1831 alors que Hokusai avait 70 ans, est une estampe au format ōban de 25,7 × 37,91 cm, intitulée de son vrai nom Sous la vague au large de Kanagawa. Elle est issue de la non moins célèbre série des Trente-six vues du mont Fuji qui représente la montagne sacrée du Japon sous différents points de vues et à différentes saisons. 

 

Katsushika Hokusai (1760-1849), qui signait Gakyojin Hokusaï, était tout à la fois peintre, graveur, dessinateur, imprimeur, écrivain et également inventeur du manga (qui signifie dessin libre). Ce travailleur acharné et intransigeant a laissé derrière lui près de 30 000 dessins, près de 3000 tirages couleurs, près de 1000 peintures et plus de 200 livres illustrés. Il est l’incarnation de l’art de l’Ukiyo-e ou du monde “flottant”, traitant essentiellement de nature, de sujets légers et d’envie d’instant présent. Devenu l’un des artistes les plus emblématiques de l’ère d’Edo (qui durera 266 ans de 1602 à 1868), Hokusai doit notamment son succès à son époque où la production et le commerce des estampes battent leur plein, permettant aux travailleurs de s’évader de leur quotidien et aux collectionneurs de se procurer des œuvres à des prix raisonnables. Edo (ancien nom pour Tokyo), en pleine construction et en pleine effervescence, voit se développer les petits théâtres de poche et les grands théâtres de Kabuki, les combats de Sumos et les lieux de plaisir, où les geishas, enveloppées dans de flamboyants kimonos, accompagnent les hommes dans des maisons aux cloisons de papier et aux lanternes rouges.

 

À l’origine du mouvement du Japonisme datant de la seconde moitié du 19ème siècle en Occident, les œuvres de Hokusai auront une influence décisive sur les impressionnistes et quelques grands noms de la peinture européenne, comme Van Gogh, Renoir, Monet, Klimt, Gauguin, qui apprécient l’interprétation japonaise libre des motifs, le cadrage serré et décentré, les aplats de couleurs et revendiquent l’affranchissement des règles traditionnelles de la peinture occidentale. La Grande Vague de Hokusai, dont la postérité date de cette époque, est présente depuis dans de nombreuses collections de musées à travers le monde, notamment au Metropolitan Museum de New York, au British Museum à Londres, à la BNF, au Musée Guimet à Paris et dans la collection personnelle de Monet qui ne comptait pas moins de 231 estampes conservées à la Fondation Monet à Giverny.

 

Mais comment expliquer cette attirance sans limite pour cette vague célébrissime qui fascine tout autant les amoureux d’estampes japonaises que le grand public depuis plus de 150 ans ? Si vous l’avez déjà vu à de nombreuses reprises, avez-vous pris le temps de bien l’observer ? Œuvre iconique à la fois simple et complexe, captivante et presque magnétique, elle renferme un condensé de l’âme japonaise dans l’imaginaire collectif. À y regarder de plus près, ce n’est pas qu’une vague mais bien deux, qui telles des monstres de mer imprévisibles et impressionnants, donnent presque le vertige et occupent plus de la moitié de l’estampe. Elles attirant le regard du spectateur, comme aspiré au creux du mouvement, écrasé sous le poids de l’écume aux doigts crochus, prêtes à engloutir les trois longues barques occupées par une vingtaine de pêcheurs en équilibre fragile qui semblent être pris au piège de cette mer déchaînée. En second plan, le Mont Fuji du haut de ses 3776 mètres et recouvert de blanc, semble impassible et éternel, minuscule et impuissant, vu de cet environnement inhabituel, planté au milieu de la mer. La vague est belle, majestueuse, imprévisible et dangereuse, illustrant la pensée de Hokusai qui considère la nature comme toute puissante et que l’homme ne peut dompter. Colorée en blanc, jaune et bleu de Prusse – piment inventé au 18ème siècle et importé de Hollande, plus intense et plus acide que le bleu indigo traditionnellement utilisé – la vague tourbillonne de manière circulaire et dont le centre pourrait être le milieu de l’œuvre. Symbole du Yin et du Yang ? Cette œuvre serait une évocation des principes taoïstes et bouddhistes, faite de violence et de brutalité, qui contrastent avec le calme paisible du ciel, comme une métaphore de la dualité humaine.

 

“C’est une œuvre mondialisée, que l’on a tous déjà vu au moins une fois et qui nous renvoie au Japon féodal, authentique et onirique. C’est magnifique de réaliser qu’elle a traversé deux siècles pour être là encore aujourd’hui”, raconte Adrien Brossard, conservateur du patrimoine et directeur du musée départemental des Arts asiatiques à Nice, qui a récemment organisé l’exposition Hokusai, Voyage au pied du mont Fuji, des chefs-d’œuvre de la collection Georges Leskowicz, et qui a attiré plus de 70 000 visiteurs en quatre mois. Surnommée le “vieux fou du dessin”, Katsushika Hokusai, qui voulait vivre jusqu’à 110 ans, a exaucé son vœu d’une autre manière.

 

Texte de Christine Cibert

 

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